11 novembre 2016 - Laissez vos commentaires

Du fil au lien…

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Joanna Potenza Clermont

psychologue clinicienne

 

 

 

Le tricot, activité de nos grands-mères revient à la mode depuis quelques années déjà auprès des jeunes générations. Ainsi de nombreux « café tricot » ont vu le jour, permettant aux plus chevronnés d’aider les novices et d’échanger. Un magazine hebdomadaire axé sur la santé présentait récemment un article sur les bienfaits du tricot, allant jusqu’à prôner le tricot comme véritable thérapie, recherches de médecins américains à l’appui.

 

Il n’est pas impossible de passer par la métaphore de la pelote de laine emmêlée devant laquelle on se sent parfois épuisée pour aborder la thérapie. Tirer un fil, puis un autre, afin de dénouer des nœuds, dérouler la pelote pour l’enrouler moins serrée afin que la suite du tricot soit plus aisé. Toutefois parler de thérapie me semble un peu cavalier, en revanche il ne faut pas dénigrer les bienfaits de cette activité. En effet, la concentration que cela nécessite, la répétition des mouvements ainsi que la fierté de l’avancée dudit travail sont autant de conséquences qui aux dires de certaines personnes « vident la tête ». Les joggeurs parlent de la course à pied en des termes similaires. Il n’est donc pas impensable de dire que cela apporte un réel bienfait à ceux et celles qui le pratiquent. Corps et esprit sont à la fois convoqués et dissociés dans un nouveau rapport entre eux, hors du tempo de notre quotidien. L’aboutissement du travail semble faire partie intégrante du processus de satisfaction. Rappelons-nous la fierté de Thérèse dans le film « le père noël est une ordure » lorsqu’elle offre le gilet qu’elle a tricoté à Thierry.

 

Mais revenons à l’action de tricoter, car si elle semble simple pour certains, elle reste compliquée pour la plupart. Combien de fois l’ouvrage sera-t-il défait, tout ou en partie pour réparer une erreur ? Et quand l’action de tricoter sera alors terminée, le travail ne sera pas accompli pour autant car il restera le repassage et l’assemblage par la couture, des multiples pans qui formeront au final, le  pull, le gilet… Ce travail long, fastidieux et infini, nous renvoie à notre chère Pénélope qui passa ses journées à tisser le linceul de son beau-père et ses nuits à défaire son travail, ceci ayant pour unique but de retarder le moment du choix de son prétendant. Cela nous renvoie également à la question de ce moment de « blues » une fois le travail accompli. Si certains vivent pleinement la satisfaction du travail terminé, d’autres peuvent être pris de tristesse, d’un moment de flottement et de perplexité sur le mode d’un « et maintenant alors… ? ». Se pose alors la question de l’émergence d’un nouveau projet, d’une relance du désir vers une autre réalisation. Ceci traversant chacun à divers moments de sa vie.

 

Dans notre société où nous n’allons jamais assez vite, où nous ne sommes jamais assez productifs, il semble que cette activité, si elle fait un pas de côté sur les injonctions sus-citées, n’en demeure pas moins un lieu de rencontre. Un espace où le temps peut alors se jouer autrement, au fil de la rencontre avec l’autre, et au rythme de ce maille par maille. Une construction où aucune étape ne peut être « zappée », à rebours de ce discours de la performance et de l’optimisation de notre modernité.

 

Lors des journées au « Cafè Tricot Studio » par exemple, des personnes d’horizons tout à fait différents se rencontraient, jeunes, très jeunes, moins jeunes, actifs, retraités, étudiants… La possibilité qu’offrait un tel lieu résidait dans les différents possibles : rompre l’isolement, nouer des relations, avoir des projets communs, ou juste boire un thé en tricotant sous les conseils avisés de la responsable du lieu, Véronique Vieljeux. Cette dernière a d’ailleurs également créé une association « le Fil et la Main » qui a plusieurs visées dont une d’elles qui l’amène à œuvrer actuellement dans la prison de Fresnes auprès des détenues. Chaque semaine, elle apprend à un petit nombre de femmes à tricoter, au cœur de la maison d’arrêt, ceci dans une ambiance chaleureuse. C’est ici une manière de faire lien avec l’extérieur, de séquencer différemment, rang après rang, la temporalité implacable de la vie carcérale, mais aussi de pouvoir mener par soi-même un projet à son terme, qui souvent aura pour destinataire leurs enfants ou leurs familles. Tricoter, créer, donner de soi-même pour garder le lien prend ici tout son sens.

 

Derrière le tricot, se sont donc des personnes, des initiatives, des associations qui oeuvrent pour un loisir commun, et si de surcroît celui-ci aide, soulage et participe à un mieux-être, alors ne nous en privons pas !

 

 

 

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